Ça s’arrête à quel âge ?

La fin d’année 2013 et le premier semestre 2014 ont été consacrés à une phase d’élaboration visant à définir les enjeux d’un projet culturel dans le cadre du plan Alzheimer.

Il s’est agit d’articuler la pré-étude à la dimension politique du projet, d’identifier les partenaires potentiels (tant du côté des EHPAD que des acteurs artistiques et culturels), d’élaborer une méthode de projet, de construire le budget prévisionnel, et de projeter sa déclinaison en termes d’actions sur le territoire.

 

La problématique

La problématique de la réception de la parole des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer est cruciale. Nous avons fait l’hypothèse qu’en créant des situations «d’accidents dans le quotidien et dans l’ordinaire» – induites par la présence d’installation et/ou d’artistes – dans une institution accueillant des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, nous parviendrons à travailler la question de l’expression et la réception de la parole entre les personnels, les patients et les accompagnants. L’idée est de dégager la force poétique des paroles des personnes âgées atteintes par la maladie d’Alzheimer afin de faire entendre ce qu’elles ont encore à dire sans se limiter à l’écoute d’une apparente incohérence de propos.

Nous avons commencé l’expérience, dès le dernier trimestre 2014, sur 2 EHPAD du territoire aquitain : un en milieu urbain, EHPAD du Grand Bon Pasteur et un en milieu rural, Excideuil. Ces deux établissements ont été sélectionnés au regard du niveau d’engagement des équipes et de leur direction à faire projet avec des professionnels du secteur artistique et culturel. Il nous semble indispensable d’engager ce genre de processus avec des structures ayant déjà développé une réflexion sur la notion de partenariat entre Culture et Santé et s’inscrivant dans une logique de projet qui nous est chère.

 

Le point de départ

C’est en voyant la pièce « La Barbe bleue » mise en scène par Julien Duval d’après un texte de Jean-Michel Rabeux inspiré du conte de Charles Perrault et co-produite par le TnBA que nous avons imaginé le projet.

Une phase de rencontre entre l’équipe artistique et les professionnels de chaque EHPAD sera déterminante pour définir ensemble les enjeux du projet et se mettre d’accord sur son processus.

 

Immersions

En 2015, de janvier à mars, dans les deux EHPAD, le collectif Tout le Monde a conduit l’intervention « Ne vois-tu rien venir ? » – l’installation de motifs bleus dans les espaces de circulation -, pour annoncer la programmation du spectacle, produite par le TnBA.

Le 14 avril, une cinquantaine de résidents, des professionnels et une classe d’élèves de CM2 ont partagé ce spectacle, mis en scène par Julien Duval à l’EHPAD d’Excideuil.

Le 6 juin, une représentation s’est déroulée à l’EHPAD du Grand bon Pasteur devant une salle comble (résidents, personnel soignant et proches).
Parallèlement et dès janvier, pendant plusieurs mois, à raison de séjours de quelques heures chaque fois, Sébastien Gazeau a rendu visite aux résidents de l’EHPAD du Grand Bon Pasteur et a écouté. Il en parle :

« J’ai écouté les résidentes (aucun homme n’y habitait pendant la période où je suis venu), les personnes qui leur rendaient visite et les professionnels amenés à y intervenir à un titre ou à un autre. Très rarement j’ai posé des questions. Mon intention n’était pas de comprendre la réalité de ce lieu pour m’en faire par la suite le témoin supposé éclairé. J’ai préféré me laisser toucher par toutes ces voix, d’inaudibles à hurlantes, que je notais sur le champ avec les imperfections propres à un tel exercice. J’étais pris dans une sorte de musique que j’essayais de transcrire en mots, sans craindre de me faire la chambre d’écho des malentendus, des inventions, des incongruités, des violences et des beautés qui forment le socle de toute communication verbale et qui, dans ce lieu, sont exacerbés… »

De ces rencontres, Sébastien Gazeau a produit un texte qui a été confié aux étudiants comédiens du cycle 3 du Conservatoire à rayonnement régional de Bordeaux ainsi qu’à des étudiants musiciens du Pôle d’Enseignement Supérieur Musique et Danse de Nouvelle-Aquitaine (PESMD).

Avec les conseils pédagogiques et artistiques d’Eric Jacquet pour le Conservatoire, de Sylvain Perret pour le PESMD et de Jean-Paul Rathier pour le Pôle, les étudiants préparent une lecture musicale qui sera jouée dans les 2 EHPAD en décembre 2015 (15/12 à Excideuil et 17/12 au Grand Bon Pasteur)

Concernant l’EHPAD d’Excideuil, la présence de Sébastien Gazeau s’est concentrée sur une semaine, du 2 au 8 mars 2015 à l’occasion d’un voyage de 8 résidents et de 8 membres du personnel à la Bastide Clairance. De ce voyage, il a produit des textes, vidéos, photos dont l’exploitation reste en cours de traitement.
En juillet 2015, sur sollicitation de l’ARS, une proposition de création théâtrale d’après le texte de Sébastien Gazeau a été conçue, sur un principe de coproduction avec le TnBA. A ce jour, cette proposition est en suspens.

 

Dernière phase : la lecture musicale

Le travail de répétition avec les étudiants du Conservatoire de région et du Pôle d’enseignement musique et danse se sont déroulées entre octobre et novembre 2015. Le 27 novembre après-midi la proposition de lecture musicale a été présentée aux équipes des deux EHPAD au Conservatoire. L’accueil fut chaleureux et enthousiaste. Les équipes ont donné leur « feu vert » pour l’accueil de la proposition dans les EHPAD.

Le 15 décembre, la lecture musicale a eu lieu à Excideuil et le 17 décembre au Grand bon Pasteur.

 

Au Grand Bon Pasteur À excideuil

 

 

Les effets de l’expérimentation au Grand Bon Pasteur

Les effets du texte de Sébastien Gazeau et de la lecture musicale

Parole de l’équipe – Anne Gurnade, Animatrice EHPAD Grand Bon Pasteur

« Au nom de notre équipe, je vous remercie pour ce que vous avez apporté à la vie de notre établissement, au changement de regard auquel vous nous avez invités avec le texte : çà s’arrête à quel âge ? mis en scène et interprété par les jeunes étudiants du conservatoire. Nous saluons avec gratitude votre investissement respectif à la réussite de cette représentation. Cette représentation a donné lieu à d’intéressants échanges sur la légitimité à mettre en scène les propos parfois déroutants de ces adultes désorientés accueillis au sein de l’Unité protégée, en particulier avec le père Loizillon et Mme Soulet.
Nous allons nourrir nos futurs table-rondes sur nos représentations de la vieillesse, de la dépendance, de la maladie d’Alzheimer.
Comment reconnaître les adultes âgés, voire très âgés comme toujours étant des sujets dignes d’existence, d’attention et de plaisir ?Pourquoi et comment accepter leur présence, recueillir leur parole, en faire un contenu de texte créatif et poétique ?
En espérant pouvoir renouveler notre collaboration féconde je vous salue aimablement. »

Les effets du travail plastique de l’association Tout le Monde

La mise en oeuvre du projet artistique et de médiation respectivement dans les deux EHPAD a permis, par la nature de nos interventions et notre présence régulière tout au long du projet, de susciter l’éveil à travers une stimulation des sens tout en provoquant des rencontres et des échanges aussi bien avec les patients et les soignants. L’attention que nous avons portée à nos interventions, a favorisé l’appropriation des signes graphiques et poétiques spécifiques, à la fois familiers et inattendus, déposés dans le temps et les espaces des différents lieux choisis précautionneusement. Si le caractère éphémère de ces interventions s’est révélé pertinent par rapport à la venue du spectacle dans les deux établissements, elle a montré certaines limites au moment de la disparition du dispositif graphique justifié par la fin du spectacle mais regretté pour la plupart des résidents et professionnels. Au delà de ce que l’on pouvait imaginer, la nécessité d’une présence artistique dans ces lieux de séjour de personnes âgées est apparue encore plus évidente. Elle répond, non seulement à ce que peut procurer l’art comme possibilité de s’ouvrir sur l’extérieur et plus largement sur le monde, mais au besoin d’identifier et de caractériser les lieux, favorisant ainsi leur identification et leur repérage par les résidents et le personnel. Nous avons pu même constater que de telles interventions dans l’espace pouvaient être appropriées par le personnel soignant comme support à des pratiques de soins, en particulier celles liées à la motricité. Cette approche artistique et poétique répondant, entre autres au besoin d’une signalétique spécifique, s’est montrée également particulièrement adaptée aux secteurs protégés recevant des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Nous ne pouvons que souhaiter la prise en compte dans l’aménagement des futurs EHPAD, de cette présence artistique, la qualité architecturale des espaces, comme leur simple mise en conformité, ne suffisant pas à leur donner une dimension poétique. En effet, celle-ci contribue au bien être de beaucoup de personnes en fin de vie, dont la sensibilité et les émotions n’a la possibilité de s’exprimer que vis à vis de leur environnement naturel mais aussi culturel qu’il leur est donné à voir ou à vivre, à travers les paysages et les jardins, ainsi que les oeuvres d’art sous les formes les plus diverses.

Note de Sébastien Gazeau sur « Ça s’arrête à quel âge ? » le 22 mai 2015

« L’unité protégée du Grand Bon Pasteur est un espace séparé du reste de la maison de retraite par un système automatisé de verrouillage des portes, où toute personne se trouve de fait mise à l’écart du monde majoritaire. Pendant plusieurs mois, à raison de séjours de quelques heures chaque fois, j’y suis entré avec un carnet et un crayon et j’ai écouté.
J’ai écouté les résidentes (aucun homme n’y habitait pendant la période où je suis venu), les personnes qui leur rendaient visite et les professionnels amenés à y intervenir à un titre ou à un autre. Très rarement j’ai posé des questions. Mon intention n’était pas de comprendre la réalité de ce lieu pour m’en faire par la suite le témoin supposé éclairé. J’ai préféré me laisser toucher par toutes ces voix, d’inaudibles à hurlantes, que je notais sur le champ avec les imperfections propres à un tel exercice. J’étais pris dans une sorte de musique que j’essayais de transcrire en mots, sans craindre de me faire la chambre d’écho des malentendus, des inventions, des incongruités, des violences et des beautés qui forment le socle de toute communication verbale et qui, dans ce lieu, sont exacerbés.
Ce qu’il en reste dans mes carnets, ce sont des bouts de phrases, des dialogues interrompus par des éclats de voix, des mots que j’ai cru entendre mais qui n’ont peut-être pas été prononcés, des transcriptions phonétiques de paroles incompréhensibles. Je n’ai pas cherché à gommer cette cacophonie. J’ai cherché au contraire à la reprendre à mon compte en pensant au jour où des comédiens et des comédiennes la diraient à voix haute.
J’aimerais que ce texte sonne comme une langue étrangère-familière. »

 

Les effets de l’expérimentation à Excideuil

Carnet de voyage

La présence de Sébastien Gazeau lors du voyage à la Bastide Clairance a donné lieu à des textes, des photos et des vidéos encore inexploitées faute de moyens.

Le voyage de 8 résidants et de 8 membres du personnel de l’EHPAD d’Excideuil appelle un carnet de voyage digne de l’aventure qui s’annonce.

Il s’agirait tout d’abord de conserver une belle trace de cette « sortie » sans équivalent dans l’histoire de l’établissement, non seulement pour les personnes qui en seront, mais aussi pour celles qui ont pris part au projet mené en 2014 avec Kristof Hiriart de la Cie LagunArte. Comme nous savons qu’une grande partie du village s’est associée à cette démarche lors du concert donné à l’EHPAD en septembre 2014, nous imaginons que les habitants d’Excideuil apprécieront eux aussi d’en connaître la suite…

Il s’agirait dans le même temps d’aborder tout un ensemble d’enjeux que ce «déplacement» ne manquera pas de faire apparaître. Des enjeux liés à la transformation des pratiques professionnelles, à la politique d’animation d’un EHPAD, à la place et aux capacités d’action que cette même politique accorde aux résidants et aux personnels de santé. Ce voyage est un effet du travail qui entre en résonance avec les valeurs de Culture et Santé. Nul doute qu’il en produira d’autres qu’il serait intéressant de saisir et d’analyser.

Ce carnet de voyage pourrait prendre la forme d’un reportage numérique auquel les voyageurs participeraient de différentes manières. Ils seraient les personnages principaux de ce séjour improbable. Ils seraient les témoins d’une aventure dont ils pourraient directement rendre compte au moyen d’appareils photo-vidéo que certains emporteront certainement avec eux. Ils seraient enfin les passeurs de tous ces enjeux qu’il importerait de mettre en lumière de manière sensible.

Telle serait la tâche du journaliste embarqué avec eux durant une semaine : articuler ces différents plans pour donner à ressentir et à réfléchir ce voyage.

Non exclusif d’une production en papier, le support numérique offre la possibilité de multiplier les approches d’un sujet grâce à l’utilisation de différents médias (texte, photo, vidéo, son). Dans ce contexte où la participation des voyageurs et la dimension sensible du projet sont centrales, le recours au numérique semble justifié. Ce format présenterait enfin l’avantage de pouvoir être relayé facilement, notamment via les sites internet des différents partenaires.

Le 14 avril

Phase de recherche

Le Pôle et l’EHPAD d’Excideuil lancent ensemble une première phase de recherche, avec Adalgisa Bastistelli, professeur de psychologie du travail et des organisations dans le laboratoire EA4139 Psychologie, Santé et Qualité de vie, à l’Université de Bordeaux.

Les deux pistes sont les suivantes : En quoi la coopération entre des professionnels des arts et de la culture avec des professionnels du sanitaire et médico-social peut être facteur de récupération professionnelle ? et En quoi l’inscription pro dans un projet culture et santé peut être une ressources professionnelle : une source de gratification professionnelle, une amélioration du « bien être » au travail ?

Pour ce faire nous accueillons dans un premier temps un stagiaire en master 2 sur une rechercheaction.

L’idée serait de l’inviter à analyser le voyage à la Bastide Clairance et de voir s’il peut assurer une mission avec l’EHPAD d’Excideuil à la fois sur des préconisations de « réorganisation de travail » conduisant à améliorer les ressources et les conditions de récupération.

Dans un second temps et en fonction des premiers éléments d’évaluation il s’agira de réfléchir à l’opportunité d’un CIFRE qui permettrait à un doctorat de travailler la question sur 3 ans de manière plus poussée.

C’est un enjeu pour le pôle de compétences de se positionner sur cette thématique des effets sur les pratiques professionnelles et sur les questions qui pèsent aujourd’hui sur le travail (qualité de vie au travail, prévention des risques, …) pour montrer que culture et santé en soi est source d’innovation sociale.

Article publié dans le blog de l’association Excit-oeil

Mme Dominique Lelanne Tallet Présidente de l’association excit-oeil

«Ce mardi 15 décembre 2015 a vu l’aboutissement à l’EHPAD d’Excideuil du projet «ça s’arrête à quel âge ?», projet initié par l’ARS et soutenu par la DRAC (Pôle de compétence Culture et Santé en Aquitaine). Le projet met en lumière la problématique de la réception de la parole des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et de sa circulation entre personnels, patients et accompagnants. L’idée était de dégager la force poétique du propos des malades par delà leur apparente incohérence. Cette expérience a été menée dans deux EHPAD : Le Grand Bon Pasteur à Bordeaux et celui d’Excideuil.
Les trois étapes précédentes du projet avaient permis la mise en place en mars d’un dispositif artistique sur mesure avec les résidents afin de faire écho à la représentation du spectacle «La Barbe Bleue» le 14 avril, spectacle coproduit par le Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine.
La troisième étape avait permis la poursuite du collectage de la parole avec Sébastien Gazeau en qualité de reporter poétique dans le prolongement du projet Culture et Santé mené en 2014 avec la Compagnie LagunArte.
L’aboutissement du projet a eu lieu le 15 décembre avec une représentation/lecture musicale. Les textes collectés avaient été confiés aux étudiants du Conservatoire à Rayonnement Régional de Bordeaux, Musique et Danse. Les étudiants de ces deux disciplines artistiques ont donc présenté aux résidents le résultat de leur travail : un très beau moment qu’ont partagé résidents, personnels soignants ainsi que tous les visiteurs présents.»