Edito, Novembre 2020

Attention au(x) vivant(s)

Alors que je cherchais à comprendre pourquoi je vivais moins bien ce second confinement, le texte « Un mot source » signé par Jean-Paul Rathier dans l’ouvrage Assemblages* m’a éclairée.
Sa plume y décortique la polysémie du mot « attention » : le premier sens désigne un état de concentration de l’esprit ; le deuxième renvoie aux égards que l’on témoigne à quelqu’un ; le troisième alerte sur un danger et incite à la prudence ; le dernier est une manière délicate de formuler une adresse à l’autre : « À votre attention ».
Depuis 10 mois déjà, ce mot Attention résonne surtout comme une menace, un mot d’ordre. Nous avons perdu cette polysémie d’un mot qui a la vertu d’être une « source d’inspiration pour agir », comme l’écrit Jean-Paul Rathier.
Pire encore, nous pouvons regretter que notre attention (au sens premier du terme) soit désormais captée exclusivement par la peur et la contrainte, aussi légitimes soient-elles. Nous ne sommes plus simplement invités à la vigilance, nous sommes constamment culpabilisés si nous nous risquons au moindre écart avec la norme. Il suffit d’écouter les lycéens qui pour se défendre d’être de « grands contaminateurs » multiplient des messages de justification. C’est insupportable !
Il est devenu urgent de sortir des schémas résolument anxiogènes qui cultivent la méfiance. Aujourd’hui, petits et grands avons pris la mesure des risques que représente la COVID 19. Tout le monde est capable de comprendre le danger et d’y faire attention.
Alors oui, assumons collectivement le partage des responsabilités, oeuvrons ensemble pour un monde meilleur, sans méfiance vis à vis de celles et ceux dont les compétences ne relèvent pas du champ exclusif du soin. Ne faisons pas supporter sur les seuls professionnels de la santé la garantie d’un mieux-être collectif. Bâtissons les opportunités d’être en lien avec les autres, avec le monde sur les fondations de l’intelligence collective.
Oui, ça suffit, il est urgent de trouver les moyens de restaurer une attention motivée par des objets de désir et fortifiée par les interactions sociales.
Pour cela, faisons confiance aux artistes ! Qui mieux qu’eux savent inventer de nouvelles règles du jeu qui nous permettront collectivement de sortir de la seule perception de la peur et de l’angoisse, de déjouer l’ambiance punitive. Autorisons-les à proposer des protocoles de libertés dans le respect des mesures sanitaires. Donnons raison à Sénèque pour qui « la vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie ».
Avec les artistes, nous pouvons aussi faire l’expérience d’une attention sans objet (de crainte ou de convoitise), une attention vide qui permet d’accueillir l’inattendu. N’est-ce pas ce à quoi travaillent inlassablement les artistes et ce à quoi chacun.e. d’entre nous peut se risquer dans la rencontre avec une oeuvre ou à travers l’expérience personnelle d’un geste artistique ? Le dialogue entre Culture et Santé invite à de telles rencontres.
Attention au(x) vivant(s)
J’ose reprendre les mots de notre édito du 30 mars dernier pour réaffirmer que la relation au sensible n’est pas secondaire, elle n’est pas exceptionnelle. C’est l’expression la plus sûre de faire resurgir notre humanité commune. Sous des apparences moins restrictives, ce deuxième confinement rend insidieusement ordinaire l’idée de vivre dans un système où il est seulement autorisé de travailler, manger et dormir dans un seul et même endroit … sauf dérogation !
Aussi, forts des enseignements tirés du premier confinement sur les dégâts causés par les privations de visites de nos aînés ou de toute personne vulnérable coupée de lien, nous ne pouvons supporter qu’encore trop de projets de coopération entre artistes et établissements de santé soient à l’arrêt. Autorisons la poursuite de ces actions avec l’assurance que l’ensemble des acteurs saura inventer des formes appropriées à la situation sanitaire.
Avec audace et ambition, défendons l’idée qu’une alliance équitable et réciproque entre la culture et la santé sera toujours génératrice de créativité pour mieux prendre soin de soi, des autres et du vivant.

Le 27 novembre 2020,
Alexandra Martin
Directrice du Pôle Cultture et Santé en Nouvelle-Aquitaine

* Assemblages, Culture & Santé à l’Institut Bergonié avec l’association Script [2003-2013]