« Paroles confinées » un film de l’unité Bastide de Mont de Marsan

« Nous étions prêts…comme chaque année…prêts à relever les défis de nos ateliers thérapeutiques. Des ateliers qui se nourrissent des réussites des années précédentes pour mieux grandir. Cette fois nous allions défier nos semelles, éprouver nos épaules et mesurer notre courage.

Nous ? L’équipe de soins de l’Unité Bastide accompagnée des adolescents dont nous nous occupons. Avec eux et pour eux, nous nous projetions sur les routes de Saint Jacques de Compostelle. Notre seul ennemi prévisible était la météo ; mais nous étions prêts à affronter rayons de soleil éblouissants, nuages trop lourds de pluie, vent contraire.

Et puis, après Compostelle, nous nous préparions à reprendre possession du théâtre du Péglé pour notre sixième représentation ; les planches et le public nous tendaient les bras…c’était notre Chemin1 ; il était tracé.

Venu de l’Est, voilà qu’un virus décide de faire s’écrouler le pont de notre enthousiasme. Notre chemin s’en trouva interrompu… brutalement. Avec ce virus, adieu ampoules aux pieds, adieu bivouac, adieu moments privilégiés avec les adolescents hors des murs de l’hôpital. Un brouillard se leva…impénétrable nous rendant à la cécité d’un confinement inédit.

Des larmes coulèrent, l’angoisse noua les estomacs. Mais nos missions de soignants devaient en dépit de tout se poursuivre. Nous vivions le monde de maintenant ; ce monde où le temps est infini…ce monde où l’ailleurs et demain n’étaient plus refuges. Un monde masqué qui interdisait tout contact…un monde où seuls les yeux étaient chargés de véhiculer les sentiments. Un monde où les fleurs et l’atmosphère entière ne respiraient plus que le gel hydroalcoolique…à consommer sans modération. Nous vivions ce moment suspendu du monde de maintenant, interrogeant celui de demain promis différent.

Puis, vinrent les balbutiements d’un mieux…le pic était atteint…la courbe s’inversait. Il était permis de se projeter.Puisque ce virus a été « un truc de dingue », l’équipe eut une idée encore plus dingue.

Jusqu’alors, la représentation de la pièce de théâtre donnée au Péglé était pensée, imaginée préparée au moins six mois avant. Un travail de soins et éducatif d’écriture, de soutien, de persuasion, de doute, d’enthousiasme. Tout ce temps était nécessaire pour donner naissance au projet.

Au lendemain du confinement, j’étais sollicité par des membres de l’équipe venus me faire part d’un projet : « On ne peut tout de même pas ne pas boucler ce chemin ?! » m’ont-ils interrogé la voix déjà persuadée. […] J’assistai alors à une saine agitation qui s’amplifiait à mesure que le pays reprenait vie. L’idée d’un film germa rapidement .Une projection, comme à Hollywood !

Fany Luxe, et Francis Del Rio se laissèrent convaincre sans que nous ayons eu besoin d’insister. Fany Luxe est metteur en scène. Depuis le début de l’atelier théâtre, elle a su nous guider et mettre en scène, mettre en vie les idées souvent inattendues mais toujours géniales des adolescents. Quant à Francis del Rio, c’est sa magie de réalisateur de documentaires qui nous a permis jusqu’ici de désincarner nos acteurs leur offrant l’éternité d’un support numérique.

L’idée germée, l’ensemble de l’équipe convaincue, nous avons livré une course contre la montre. Course pour trouver une salle de répétition ; les mesures-barrière nous interdisant les salles exigües. Course pour trouver des décors, des supports, un tapis rouge, du bambou…non finalement pas de bambou… et un dress-code pour le jour de la projection : du rouge ? Pas assez local ! pourquoi pas du bleu, je n’aime pas le bleu…finalement le noir, universel et indémodable sera retenu…et un foulard bleu !

Tout ceci n’était rien face à l’activité professionnelle proprement dite. Nous sommes une unité de soins et devons par essence composer avec la personnalité de nos jeunes patients qu’il faut incessamment remotiver, attendre, comprendre, écouter, apaiser, encourager, valoriser. La contrainte du temps, l’exigence du travail, le souci de bien faire ont eu raison du sommeil de Séverine Billard, une éducatrice qui nous envoyait des messages à plus de minuit. […]

« Paroles confineés » raconte avec une certaine nostalgie la vie d’avant le confinement, la vie pendant le confinement et la vie d’après mystérieusement mise en scène avec des personnages masqués, impersonnels comme pour signifier notre éphémère égalité devant ce terrible fléau.

Educateurs, infirmières, aides-soignants, AMP, AES, psychologues, cadre de santé psychomotricienne se sont prêtés au jeu d’acteur ou de figuration. Leur présence discrète offrant toute la lumière aux adolescents.

De ce film se dégagent une poésie qui transperce les cœurs, une relecture de cet épisode historique de nos vies. Un silence velouté accompagne les images qui défilent. Soudain des éclats de rire, des sourires, des murmures viennent nuancer l’émotion qui visiblement étreint la salle.

Enfin dans un bouillonnement, les applaudissements viennent gratifier ce travail incroyable… et voilà tous nos acteurs sur scènes, manifestement gênés par un tel retour…leurs sourires fait chaud au cœur…les applaudissements ne tarissent pas…standing ovation !! Les félicitations pleuvent, les trémolos dans la voix trahissent l’émotion des Docteurs Pintat et Turki qui félicitent l’équipe et les jeunes ; notre psychologue Anne-Caroline fait part de son émotion. Je garde le silence…je n’ai pas de mots…je suis fier.

Nous n’aurons ni Oscar ni César ; notre récompense est ce qu’emporteront nos adolescents quand ils quitteront nos murs.

Ils sont fiers, comme le sont leurs familles…  »

Pascal SEYMOUR, Cadre de l’Unité Bastide

1 « le chemin » thème de l’Année.

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